Des producteurs de fraises livrent des palettes a la cooperative Cadran de Sologne

Fraises et asperges françaises : le coup de pouce intéressé de la grande distribution

Nassira El Moaddem

ENQUÊTE. Pendant la pandémie, les grandes surfaces absorbent l’essentiel des fraises françaises mais avec la suspension des marchés et les restaurants fermés, elles renforcent leurs positions de débouchés incontournables. Le risque : que l’après crise conforte ce nouveau rapport de force avec les producteurs.

Samedi 4 avril, près de l’étal des fruits et légumes du Carrefour Evry 2 (Essonne), une affiche aux couleurs du drapeau tricolore garantit le soutien intégral de l’hypermarché aux producteurs français. « 100 % des fraises, des asperges violettes et blanches et des concombres vendus dans nos magasins sont 100 % français », assure à ses clients le géant de la grande distribution. Le groupe veut sécuriser les ventes des agriculteurs français, qui ont vu leurs débouchés réduits par la crise du Covid-19. Pourtant, il ne faut pas avancer très loin dans le magasin pour comprendre que l’enseigne ne respecte pas tout à fait ses engagements.

Inscrivez-vous gratuitement à nos newsletters !

Retrouvez chaque semaine toute l'économie décryptée, vidéos, datas, infographies...
Pour l'Éco s’adapte à la situation inédite et aborde au fil d'éditions spéciales les impacts du coronavirus afin de vous aider à comprendre tous les grands mécanismes à l'œuvre.

Dans ce magasin, le client pourra être tenté par des barquettes de fraises rondes de 500 grammes vendues à 1,99 euro l’unité (soit 3,98 euros le kilo) en provenance d’Espagne. Des fruits cultivés à Huelva, commune de l’extrême sud du pays, connue pour accueillir chaque année dans ses champs des milliers d’ouvrières agricoles marocaines, exploitées et rémunérées avec des salaires très faibles, symbole de dumping social.

Éco-mots

Dumping social

Une entreprise va abaisser le coût de la main d’œuvre pour réduire ses coûts de production et ainsi être plus compétitive.

Vendredi 17 avril 2020, les mêmes fraises espagnoles étaient toujours proposées au même prix. A leurs côtés, les gariguettes françaises « Saveol » étaient commercialisées à 16 euros le kilo et les charlottes françaises « Clair et Vert » à 11,23 euros le kilo.

Le carrefour d'Evry, au mois d'Avril 2020
Les étals du Carrefour d'Evry, au mois d'avril 2020, où cohabitent fraises françaises et espagnoles en dépit du discours de l'enseigne défendant une production 100 % locale.

Toutes les grandes enseignes épinglées

Le magasin Carrefour Evry 2 n’est pas le seul à s'asseoir sur la promesse du 100 % français : les supermarchés et hypermarchés d’Ecully (Rhône), de Montereau-Fault-Yonne (Yonne), de Saint-Gratien et de Sartrouville (Val d’Oise), de Sainte-Geneviève des Bois (Essonne) et de Wasquehal (Nord). Même des magasins Carrefour situés près de fraisicultures vendent des fruits espagnols, par exemple l’hypermarché de Puygouzon (Tarn) ou celui de Grand-Champ (Morbihan). « Notre groupe est très en avance au sujet de l’origine française des fruits et légumes vendus dans ses magasins », tempère prudemment un porte-parole de l’entreprise cotée en Bourse, sans évoquer la vente de fraises et d’asperges espagnoles dans ses établissements.

Selon nos informations, toutes les enseignes de la grande distribution française dérogent au 100 % français pour la vente de ces deux denrées. Plusieurs magasins du groupe Casino (Géant Casino, Monoprix), qui affirmait pourtant au Parisien le 26 mars 2020 être « en approvisionnement 100 % français en fraises et en asperges », vendent également des produits ibériques. Certains Intermarchés sont également épinglés alors que l’enseigne n’hésite pas à vanter « son soutien aux producteurs français » dans des campagnes de communication.

Pour le groupe E.Leclerc, son président Michel-Edouard Leclerc déclarait sur Twitter le 23 mars 2020 que « la décision a été prise de stopper toute autre origine que France sur les asperges. Idem pour la fraise française qui sera poussée en priorité ». Un discours en contradiction avec les linéaires du supermarché de Saint-Priest (Rhône), garnis d’asperges et de fraises espagnoles, allant jusqu’à disposer ces aliments en tête de gondole. Leclerc et Intermarché ont refusé de répondre à nos questions et le groupe Casino n’a jamais répondu à nos sollicitations.

« Dans la mesure où nous sommes incapables de répondre à la demande, c’est compliqué de critiquer les importations de fraises espagnoles »

Patrick Jouy

Fraisiculteur à Sainte-Livrade-sur-Lot

Pas assez de fraises françaises

Le groupe Auchan est plus bavard que ses concurrents. Son propos apporte quelques éléments de compréhension. Le deuxième distributeur français communique lui aussi sur son soutien à la fraise française tout en vendant des produits espagnols. C’est le cas par exemple dans ses supermarchés de Perpignan (Pyrénées-Orientales), de Bordeaux (Gironde) et de Caluire-et-Cuire (Rhône). L’un des porte-parole du groupe explique :

« La promesse, c’est de privilégier la production française comme nous le faisons historiquement. Mais la production doit répondre à l’ensemble de la demande. Et, de ce point de vue, 100 % français, ce n’est pas possible, réagit Franck Geretzhuber, secrétaire général d’Auchan Retail France. La production française de fraise n’a pas suivi pendant 15 jours. En accord avec les acteurs de la filière et pour répondre à la demande de nos clients, nous avons dû compléter notre offre avec des fraises espagnoles. Pareil pour les asperges ».

La production française de fraises, environ 50 000 tonnes par an, satisfait la moitié de notre consommation annuelle. Les fraises espagnoles, elles, représentent en temps normal les trois-quarts des importations.

« Chacun y trouve son compte »

La vente de ces fraises et asperges espagnoles par la grande distribution prive-t-elle de revenus les producteurs français ? « Non, répond Patrick Jouy, fraisiculteur à Sainte-Livrade-sur-Lot dans le Lot-et-Garonne, premier département producteur de fraises en France. En raison du confinement, toute notre production est achetée en exclusivité par la grande distribution, notre seul débouché aujourd’hui. »

« Dans la mesure où nous sommes incapables de répondre à la demande, c’est compliqué de critiquer les importations de fraises espagnoles, poursuit Patrick Jouy. Nous produisons moins que d’habitude : les rendements sont moins bons car notre main-d’œuvre actuelle est plus chère que d’habitude, les ouvriers agricoles étrangers étant bloqués dans leur pays du fait du confinement ».

Laurent Renaud, directeur de la coopérative Cadran de Sologne, qui regroupe une trentaine de fraisiculteurs, a bien remarqué ces fraises espagnoles dans les rayons de la grande distribution. « Mais je ne leur jette pas la pierre, précise-t-il. Quand vous avez des linéaires à remplir, et que la production française ne peut y répondre, vous n’avez pas d’autre choix que d’aller voir ailleurs. D’ici quinze-jours-trois semaines, ce seront les fraises belges et allemandes. La grande distribution n’aura pas de scrupules à se fournir avec ces produits-là ».

Sauver de la faillite

Du côté de l’Association d’Organisations de Producteurs Nationale (AOPn) Asperges de France, réseau qui regroupe près de 30 % des aspigiculteurs français, on remercie la grande distribution d’acheter ces produits locaux, seul débouché des asperges françaises aujourd’hui. « Nous avons vécu une crise avec le confinement : beaucoup de nos coopératives qui travaillent uniquement avec les restaurateurs ou les cantines se sont retrouvées sans débouché, réagit Astrid Etevenaux, directrice animatrice de l’AOPn. On est aujourd’hui dans la situation inverse ! Nous ne produisons pas assez pour satisfaire la demande, et la grande distribution n’hésite pas à nous rappeler qu’elle nous a bien aidés ».

David Ducourneau, producteur d’asperges à Saint-Martin-d’Oney (Landes) et secrétaire de la coopérative Copadax, estime que les grandes enseignes ont joué le jeu et l’ont même sauvé de la faillite. « Les commandes de la grande distribution, notre seul client actuel, sont aujourd’hui plus régulières. Même les négociations de prix sont assez raisonnables. Oui, ils mettent aussi en rayon des asperges espagnoles, mais chacun y trouve son compte ».

90%

C'est le volume d'achat réalisé par les quatre centrales d'achats qui organisent la grande distribution.

Flou sur le monde "d’après" Covid-19

Pour Karine Daniel, économiste à l’Ecole Supérieure d’Agriculture d’Angers, cette situation renforce toutefois la position dominante de la grande distribution vis-à-vis des producteurs. « La grande distribution française est organisée autour de quatre centrales d’achat qui réalisent 90 % des volumes d’achat. Le confinement, la suspension des marchés et les fermetures des restaurants ont renforcé le rôle des grandes surfaces comme acteur incontournable des débouchés. Les producteurs organisés en circuit court ou en coopérative s’en sortent. Mais c’est plus difficile pour les producteurs indépendants qui n’ont ni contrats préalables avec ces grandes enseignes et qui ne sont pas habitués à la vente directe. Cette crise devrait aussi permettre aux producteurs de réorganiser leurs circuits de vente ».

Le fraisiculteur du Lot-et-Garonne, Patrick Jouy, qui loue l’attitude du secteur lors de cette situation exceptionnelle, s’interroge toutefois sur la suite : « La grande distribution s’est posée en défenseurs des producteurs français. Mais que fera-t-elle une fois la crise passée ? Continuera-t-elle à nous soutenir ? »

 

________

Crédits et légende de la photo de Une : Robert KLUBA/REA /  "Des acheteurs regardent la qualité des lots de fraises livrés a la coopérative Cadran de Sologne, le 23 mars.