« On ne gagne pas une négociation en caleçon ». Tenue de télétravail exigée

Elsa Fayner

A l’abri des remarques des collègues ou des supérieurs et à la faveur des webcams débranchées, le confinement opère une petite révolution vestimentaire. Télétravailler en caleçon, en pyjama ou en chaussettes, c’est grave docteur ? Il se pourrait bien que ce simple appareil en dise long sur notre « moi » au travail.  2e épisode de notre série « nos vies de bureau confinées », qui explore ce que pourrait bien devenir notre façon de travailler « après » le coronavirus.

Chaque jour, Thierry porte désormais chemise, cravate, caleçon…mais sans pantalon. « En visioconférence, on ne voit que le haut », s’amuse l’ingénieur qui découvre le travail à distance. Claire, elle, se met en tenue le matin - jean, joli pull, maquillage - et chaussette de ski, en mémoire de son séjour aux sports d’hiver annulé à cause du Covid-19. Et puis l’immobilité peut refroidir les extrémités, constate la graphiste  qui a l’habitude d’être en mouvement dans son entreprise. A l’abri des remarques moqueuses des collègues fusant dans les open-spaces et à la faveur des webcams débranchées, le confinement opère une petite révolution vestimentaire. Télétravailler en caleçon ou chaussettes, c’est grave docteur ?

« La tenue, c’est fondamental, affirme la psychologue du travail Sylvaine Perragin. Quand je vous parle en ce moment au téléphone, je suis habillée comme pour un rendez-vous extérieur. Ça s’entend, d’ailleurs. Le ‘moi’ du travail est habillé et chaussé, même si ça ne se voit pas. ».

« On ne gagne pas une négociation en caleçon »

Un constat que partage Sabrina : « je suis incapable d’attaquer sans être en tenue de travail. J’ai une discipline, je vais courir jusqu’à 8h, je petit-déjeune et, à 8h30, je suis à mon bureau, installé dans mon salon, pour bien séparer les espaces. Je ne me fais jamais surprendre. »

Pour un entretien important, cette responsable d’équipe dans l’industrie monte même en gamme, avec talons et petite veste. « Je crève de chaud chez moi mais, au moins, je suis apprêtée. Je suis à l’attaque, droite dans mes bottes si on peut dire, dans la posture et la situation dans laquelle on est censé m’attendre. »

Sylvaine Perragin, la psychologue, opine : «Thierry n’en est pas encore conscient mais habillé de son caleçon, le jour où il sera déstabilisé par son chef, il ne sera pas armé pour rétorquer. On ne gagne pas une négociation en caleçon ! Or les rapports de travail peuvent être parfois très brutaux. »

« Travailler en pyjama, c’est induire une vulnérabilité »

La psychologue du travail parle même « d’erreur psychologique ». « Le costume du moi social, conscient, n’est pas celui du moi profond, inconscient, des rêves et de la nuit par exemple. Il ne faut surtout pas rester en pyjama quand on est dans une situation sociale de travail. Sinon, vous interpénétrez deux mondes qui ont intérêt à être séparés et vous induisez quelque chose de l’ordre de la vulnérabilité. »

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Sabrina a par exemple été choquée de voir ses potentiels futurs chefs « presqu’en jogging » lors d’un entretien important. « En temps normal, les tenues ne sont pas toujours très professionnelles, mais là, mes collègues sont habillés comme chez mémé ! » Idem dans l’entreprise internationale d’ameublement de Carmen : « Les hommes sont en T-shirt, ils ne se rasent plus… Certains sont plus mignons comme ça, mais ça donne l’impression aussi d’un laisser-aller. Je ne m’y attendais pas. »

La cheffe d’équipe Sabrina fait remarquer que la « tenue » désigne la manière de se vêtir mais également de se « tenir », « peut-être même de se retenir » : « Quand je suis en jogging, j’ai tendance à me contorsionner. Je peux moins le faire avec des talons… »

Maintenir le lien hiérarchique 

Julien fait de même, avec une distinction bien à lui : « je garde mon tee-shirt blanc quand je parle à ma supérieure - qui n’active de toute façon jamais la vidéo - et je mets ma chemise quand je parle à mes subordonnés, par respect pour les galons que je porte. » Résultat : membre du top management d’une grande entreprise publique, il garde la même chemise pour tous ces entretiens de la semaine. De quoi maintenir le lien hiérarchique tout en économisant des tours de machine à laver.

Difficile de savoir comment ces changements de costumes influencent réellement le travail. Une chose est sûre : en période de confinement, la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle est moins nette. Pour couper, Sabrina allume des bougies, transformant ainsi l’atmosphère du salon-bureau-salle-à-manger. Et bien sûr, elle change de tenue.

Série | Nos vies de bureau confinées

A partir de témoignages et de situations concrètes, Elsa Fayner interroge notre manière de travailler à l’heure du Coronavirus. En 5 épisodes, la série « nos vies de bureau confinées » explore ce qui pourrait bien devenir notre façon de travailler « après » le confinement. Les illustrations sont signées Simon Bournel.